Blog de danielbaoule Par Anthony Lattier Publié le 05-05-2016 Modifié le 05-05-2016 à 12:08 Quatrième épisode de notre enquête sur le bombardement de Bouaké, épisode-clé de la crise ivoirienne et de l'histoire récente entre la France et la Côte d'Ivoire. Le 6 novembre 2004, l'armée ivoirienne bombarde un camp français de la force Licorne à Bouaké. 9 soldats français et un Américain sont tués. 38 personnes blessées. Qui a donné l'ordre aux avions de tirer ? RFI examine les hypothèses qui sont avancées. Dans cet article nous examinons l'hypothèse de la responsabilité ivoirienne. Dans le volet suivant, nous nous pencherons sur l'hypothèse d'une responsabilité française. Une erreur de tir? Première piste, celle qui a été mise en avant dans les heures suivant le bombardement : une erreur de tir. Les avions Sukhoi n'auraient pas voulu intentionnellement frapper la position tricolore. Parmi les officiers français que nous avons interrogés, quelques-uns ne rejettent pas cette piste. Le général Henri Bentégeat s'interroge toujours et « n'exclut pas que les pilotes se soient trompés, qu'ils aient pris une initiative personnelle, ou bien qu'ils aient eu envie de 'se payer' des Français. » L'ancien chef d'état-major français a écouté les enregistrements des discussions entre les pilotes, juste avant qu'ils ne tirent. Il se rappelle d'une « grande confusion dans leurs propos ». Des soldats présents à Bouaké ce jour-là ne croient pas, eux, à ce scénario. Depuis trois jours, ils voyaient les deux avions tourner dans le ciel de Bouaké. Les positions de la France, qui agissait en soutien aux casques Bleus de l'ONUCI, avaient été communiquées à l'armée ivoirienne avant le début de l'offensive de Gbagbo contre les rebelles. Le vaste camp était donc un lieu identifié, visible du ciel : des véhicules de la Croix Rouge y étaient stationnés et « il y avait sur le bâtiment de l'infirmerie un grand drapeau français de 20 mètres sur 10 mètres », précise un blessé du bombardement. « Le matin du 6, les avions ont fait un passage au-dessus du camp. Ils sont revenus vers 13h30, ils sont passés en rase-motte, puis ils ont fait immédiatement un demi-tour pour lâcher les roquettes », raconte-t-il. Pour toutes ces raisons, ce témoin estime impossible que les pilotes aient pu se tromper d'objectif : « Ils ont tiré volontairement. » « Ce n'était pas une erreur », dit aussi le général Poncet, commandant de la force Licorne. « Les avions étaient guidés par des drones israéliens », précisent deux sources militaires. « Les pilotes ont tiré en connaissance de cause, appuie un autre officier français présent en Côte d'Ivoire au moment des faits. Ils avaient un ordre. Sinon ils ne seraient pas revenus se poser tranquillement à Yamoussoukro où il y avait des militaires français. Sur les images [des services de renseignement français] on voit que les pilotes ne fuient pas. Ils pensent avoir accompli la mission qu'on leur a assignée. » « L'hypothèse d'une erreur de tir a été écartée très rapidement au cours de l'enquête », assure de son côté Me Jean Balan, avocat de la plupart des familles des victimes. Paris met en cause « l'entourage de Gbagbo » Si le bombardement était volontaire, qui a donné l'ordre aux pilotes ? Durant les mois qui ont suivi l'événement, la réponse s'imposait d'elle-même : des avions de l'armée de l'air ivoirienne ont tiré, le donneur d'ordre est forcément le pouvoir ivoirien. Si la plupart des politiques et des officiers français en restent toujours convaincus, ils dédouanent toutefois... le président Laurent Gbagbo. Ils s'appuient pour cela sur le témoignage de l'ambassadeur français à Abidjan Gildas Le Lidec : « Dès que j'apprends ce qu'il s'est passé dans l'après-midi du 6 novembre, je me rends à la présidence ivoirienne. Je trouve un Laurent Gbagbo qui était dans un état second. Complètement abasourdi. Il est KO ! Il me dit : 'pourquoi aurais-je fait ça ? C'est incompréhensible.' » Le président ivoirien Laurent Gbagbo le 11 novembre 2004. © Issouf Sanogo/AFP D'habitude prompts à se méfier de l'attitude de Gbagbo, les responsables français sont prêts à souscrire à l'hypothèse de son innocence. Le bombardement des forces tricolores, aberrant sur le plan stratégique, n'apparaît pas digne de la « grande intelligence » et la « grande finesse d'analyse » du président ivoirien. Les Français reportent la faute sur l'entourage de Gbagbo. Les noms de son conseiller Défense Kadet Bertin, du ministre de la Défense Moïse Lida Kouassi, du colonel Philippe Mangou qui dirigeait l'offensive ou encore de l'ancien président de l'Assemblée nationale Mamadou Koulibaly sont cités par les généraux français, sans que soient apportées de preuves. « Je pense qu'il s'agit d'un geste irréfléchi de haine de la part de l'entourage de Gbagbo, dans l'espoir que les Français décident de partir de Côte d'Ivoire la queue entre les jambes », soutient Henri Bentégeat. « Le général Doué, le chef d'état-major ivoirien, n'avait plus la main sur son aviation, abonde le général Poncet. Elle était directement dirigée par le chef d'état-major de l'armée de l'air, lui-même en lien avec les radicaux du régime. Après l'échec de l'offensive militaire, je pense qu'ils ont voulu changer d'ennemi et provoquer une rupture définitive avec la France. Ils avaient sans doute en arrière-pensée l'idée que la France allait se coucher comme elle l'avait fait à Drakkar, au Liban en 1983 [58 militaires français avaient été tués]. » Une hypothèse reprise par le diplomate Gildas Le Lidec : « Les Ivoiriens ont voulu dissimuler leur défaite en se retournant contre la France, un punching-ball facile dans ces cas-là. » Le chef de Licorne ainsi que l'ambassadeur français notent aussi la rapidité avec laquelle la foule est descendue dans les rues d'Abidjan après le bombardement. Comme si un plan en deux étapes avait été fomenté, dont le but aurait été de chasser les Français. Les Ivoiriens répondront que des rassemblements avaient été planifiés en cas de victoire de l'armée nationale sur les rebelles. L'idée d'une débâcle de l'armée ivoirienne face aux rebelles est d'ailleurs contestée. « Au soir du 5, les Français sont encore persuadés que le lendemain matin, les FANCI [l'armée ivoirienne] seront dans Bouaké et que la ville tombera facilement », raconte Jean-Christophe Notin dans Le crocodile et le scorpion. Pas la priorité Si l'ordre vient du camp Gbagbo, comment expliquer la non-arrestation des pilotes auteurs du bombardement par les Français (voir épisode 4) ? Là encore, plusieurs raisons sont avancées par les responsables français : le sort des pilotes n'était pas, sur le moment, la priorité de la force Licorne concentrée, dans un « contexte de guerre », sur la gestion de la crise à l'Abidjan et l'évacuation des ressortissants français. Ne pas arrêter les pilotes aurait aussi permis de faire l'économie d'une enquête de la justice et de révélations possiblement embarrassantes. « Les Français avaient donné un feu vert implicite au réarmement de la rébellion puis à celui de Gbagbo. Ils étaient au courant du trafic d'armes qui se déroulait au Togo, et n'auraient pas voulu que tout cela éclate au grand jour », analyse un acteur de l'époque. Une source militaire renchérit : « Je comprends qu'ils aient eu peur, qu'ils aient culpabilisé sachant qu'ils avaient encouragé Gbagbo à se réarmer et à lancer son offensive. C'est avec ces avions que neuf soldats français sont morts... » « Il faut noter aussi que cette affaire intervient dans le cadre plus large de la Françafrique et d'une recherche de financement en vue de la prochaine campagne électorale. Il y a une bataille pour des zones d'influences sur le continent, assure David Sénat, ancien conseiller juridique de la ministre de la Défense. Montoya, trafic d'armes, financement, certains auraient-ils eu peur que l'arrestation des pilotes ne révèle les turpitudes de la politique de la France en Afrique ? » Questions sans réponse Mais d'autres questions se posent : si la France était persuadée de la culpabilité des autorités ivoiriennes, pourquoi ne leur a-t-elle pas demandé de comptes? Comment expliquer l'absence d'autopsie, la classification immédiate de la plupart des documents sur cet épisode, ou encore les multiples obstacles qu'ont dû surmonter les juges pour enquêter ? Pour maître Jean Balan, « mettre en cause l'entourage de Gbagbo ne tient pas une seconde. Le pouvoir ivoirien n'avait aucun intérêt stratégique à bombarder les Français alors que Bouaké allait bientôt tomber. Quant à l'affaire du trafic d'armes, c'est une pantalonnade ! Les ventes de M. Montoya [qui a vendu les avions Sukhois à l'armée ivoirienne] étaient parfaitement légales, cela a été démontré ». Pour le défenseur de nombreuses familles des victimes, les milliers de pages du dossier convergent vers une autre hypothèse, celle d'une manipulation d'origine française. Qui aurait mal tourné. « Si la France a laissé filer les pilotes, c'est simplement pour ne que l'on ne connaisse pas la vérité sur l'origine du bombardement », maintient-il. Sur quels éléments s'appuie cette hypothèse ? Quelle crédibilité apporter à cette piste ? Découvrez la fin de notre enquête vendredi 6 mai sur rfi.fr : Affaire Bouaké (


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